
- Éclairs de Présence
Poesie di Isabella di Soragna -
Journal d’une naissance
Arcam Editions 1998 -
Y-a-t-il une médecine ?
Textes de Isabella di Soragna
Éclairs de Présence
Poesie di Isabella di Soragna

Mon Dieu, écoute cette prière:
libère-moi de mon vouloir,
celui du bien faire aussi.
Car cela m'éloigne de ton Coeur,
de ton Essence qui est sans But.
Je tombe ainsi dans l'oubli de ta Source.
L'état que je vis avec Toi
m'évite cette souillure.
Je précède la durée,
j'annule la distance.
Je vis une extase sans passé ni demain.
Le désir me replonge dans le temps
qui casse cet instant Éternel si joyeux.
Étoiles de neige dansez, dansez
devant vos soeurs curieuses
de l' alcôve nocturne.
La terre vous accueille et se couvre
d'une large pelisse d'hermine:
le vent vous renvoie vers le ciel.
Vers quels rivages navigue le Temps?
Vers la plage du Silence.
Même l'horloge du clocher s'est tue.
Pensées, flocons de neige,
tourbillonnant dans ma tête,
se posent sur l'écran lumineux
de la Présence toujours éveillée.
Petit miroir qui reflète
le vaste paysage,
petit miroir qui reflète
un visage, un oeil clair.
Nos vies ne sont-elles
que des petits miroirs?
Petit miroir l'âme
qu'on jette après usage
dans le Miroir sans images
de notre Grand Rêve.
Dans chaque miroir
le contenu d'une vie.
Dans l'étendue étincelante
se résorbent les images
fugitives des créatures.
La sensation d'une fleur est-elle distincte
du personnage qui la perçoit?
N'est-ce pas un seul nuage multicolore
réunissant créature et pétale?
Je m'amuse à l'appeler oeil, regard, rose:
le temps les fige un clin d'oeil,
l'espace l'étend sur son pré,
l'éternité les embrasse en son jardin secret.
Cette fleur est mon propre sentiment
d'être vivant, ma propre présence;
comment pourrait-elle différer de moi?
Le couteau qui tue l'ennemi
n'est que ma conscience maquillée
par l'apparence de la forme.
Et si c'était un rêve la vie?
Si c'était un rêve le moment
où j'ouvre les yeux à l'aube,
l'attention encore voilée
par l'écho du film de la nuit?
Les bruits connus du jour se mélangent
aux images brumeuses du sommeil.
Le regard se dissout dans les choses
et pourtant il reste pur,
écran transparent et immobile:
les formes m'infusent -elles la vie?
Que sont les yeux sans une fleur
à contempler? Une promesse de paradis?
Le spectacle se passe-t-il du public?
Les arbres défilent devant le train du temps.
Que sont-ils sans la vue qui les forme?
Une main touche tes cheveux d'or
et tremble à tes tendres caresses.
Où est la frontière entre ces doigts
et la chevelure si soyeuse
entre ma joue et ta main douce.
J'oublie ton nom , j'oublie ta forme;
j'oublie l'être et le non-être.
Le miracle se produit:
l'Ineffable se révèle.
Dans le jardin qui s'éveille
une flaque d'eau grise épouse
les nuances du ciel pourpre;
les alouettes y amènent mon regard
et le vent m'apporte leur chanson adorante.
L'ivresse qui m'inonde
efface les mots un à un.
N'est-ce pas un songe la vie?
Fleur d'hibiscus
aux lueurs de flamme,
quel est le secret
de ta robe
à cet instant?
La lumière, la terre,
la rosée du ciel,
le vent du désert
depuis des moments
sans nombre,
ont modelé avec tendresse
tes formes ébluissantes.
Le temps patient
recueille ces cadeaux
et ce matin, oh! miracle
ta toilette m'a surpris.
Les mêmes éléments
ont engendré les vers de terre,
la libellule et le crapaud.
Le temps est le metteur en scène:
la comédie ne peut apparaître
que dans la durée!
Où est le temps?
Dans ta pensée.
Le temps est le flux de la vie.
Le temps s'arrête....
si tu n'y crois plus.
Se trouver c'est se perdre.
L'inconnu est mon vrai nom:
il se dérobe au savoir,
il se révèle à l'oubli de soi.
Qu'est-ce mourir?
La rupture du temps.
L'infiniment présent se dévoile:
la durée engendrée
par la notion se dissout.
La machine à pensées se tait,
la contemplation peut vivre
l'eblouissante réalité
d'une goutte de pluie,
d'un vol d'oiseau,
d'une fourmi pressée.
Mémoire, montre-toi enfin
dans ta robe trouée!
Un pantin mécanique,
rien de plus.
Comme un voleur tu es démasquée.
Plongé dans le sein des choses,
le poète rompt la chaîne
de l'éternel retour des habitudes.
Personne ne revient
de l'éternel instant,
personne jamais ne peut s'y rendre.
La chute d'eau inlassable rebondit
en étincelles multicolores.
Un lézard immobile
se regarde dans la mare.
La cascade immaculée
de fleurs de jasmin s'ouvre enfin!
Elle danse au tempo du vent.
Le soleil la caresse
et dégage son parfum enivrant.
Cependant ai-je un lien avec ce rêve
qui me poursuit nuit et jour,
me colle à la peau constamment?
J'observe ce guignol domestique,
réagissant sans relâche
à tant de choses...
à soi-même finalement
sous divers déguisements.
Marées de bougainvilliers
de genêts, de lauriers rose,
vous n'êtes que mon âme
lorsqu'elle est joyeuse.
Tempêtes de mer,
orages flamboyants
vous n'êtes que mon âme
lorsqu'elle est en colère.
Absorbée par le ciel,
la brise est ma respiration.
Le vent du soir amène
le parfum des roses anciennes.
Il ignore sa tâche
ainsi que la libellule
qui effleure les nénuphars:
elle ignore ses caresses furtives..
Le renardeau boit dans la mare,
l'oreille pivotante au moindre bruit;
l'eau se laisse boire,
elle ignore son bienfait.
C'est le fait de s a v o i r
qui m'éloigne du trésor,
du vrai monde qui m'entoure.
Sentiment d'être, de vivre
qui colore ces idoles de papier
que sont les choses:
nuages colorés, formes humaines
objets dansant à l'ombre
de cet arbre millénaire
du désir et de la peur.
Sentiment d'être, de vivre
façonnant les marqueteries
polychromes de cette cathédrale
du personnage illusoire,
enfant chéri des pensées.
Sentiment d'être, de vivre,
tu perds la partie
si je trouve la clef de la porte
de ma maison princière.
Le " Je " s'estompe
dans l'éblouissante demeure
du non-crée, du non- formulé.
Les paroles manquent:
l'amour les dissout.
......
J'en sors plus vivant
qu'au préalable.
Les siècles n'ont plus de pouvoir,
les distances s'effacent.
Grâce à mon souffle
l'univers s'anime.
J'assiste immobile, souriant
à la bataille de ma chair.
Le rêve d'un instant va-t-il ternir
ce miroir si brillant?
Le miroir du thèatre
que j'anime inlassable
du réveil à la nuit,
n'est qu'une autre
créature de mes rêves,
enfant bien-aimé
des pensées en filigrane
brodant la robe de mariée
du monde perceptible.
Il est temps de dormir mon enfant
et t'éveiller au vrai parfum
de la fleur éternelle.
J'ai crée mon père,
j'ai crée ma mère
pour jouer ce jeu sans fin.
Je ne sais qui je suis.
Je ne dirige pas cette écriture
sur la feuille blanche:
elle surgit du silence
vibrant comme la brise du soir.
Invisible le souffle
qui effleure l'eau du lac:
pourtant il apparaît
dans les rides liquides.
Chaque nervure un arc lumineux,
le ciel entier s'y contemple.
Mahamaya
Recherche du Lointain
dernier rempart de la fée Mélusine,
ivresse de l’Ineffable
dernier barrage
de la grande Enchanteresse.
Soupir vers l’Ultime,
dernier obstacle
de l’Illusion.
Le temps se lasse,
la distance s’estompe
la transparence
d’un éclat de rire
enfantin.
Le lézard sursaute
à l’approche furtive
d’une libellule.
Les canons grondent:
un soldat tombe
dans l’herbe rouge.
L’étoile du soir
est dans ma main.

Clapotis des vagues,
une barque ronronne
vers le port si proche.
Clapotis des vagues,
un pêcheur crie,
un goéland fait l’écho.
Clapotis des vagues,
une fillette appelle
sa chèvre hésitante.
Clapotis des vagues,
le vent se calme.
Le silence engloutit
le paysage.
Bric à brac mental
qui se renouvelle
Ici, je ne sais où
nuage dans le ciel
sans fond.
Morcelés en innombrables
marionnettes,
envies, sensations
mémoires, histoires
qui nagent
sur l’horizon incertain
d’une respiration.
Gouttes de pluie
inondent ces pensées
volages.
Un rayon de lune
les fait briller un instant.
Elles s’évaporent
aux premiers rayons
du soleil levant.

La machine du temps
écrase les fantômes
des personnages,
scènes familiales,
naufrages,
rencontres fugaces.
Ils disparaissent
ici pour renaître
ailleurs, autrement.
Où est l’ici?
Où est l’ailleurs?
Nul ne sait.
L’abeille butine
la fleur dès que
la pluie s’arrête.
J’attends toujours
quelque chose qui m’exalte
pour chasser ce manque
inconnu.
L’instant futur sera-t-il meilleur?
Dès que je le touche,
voilà un cadavre.
La voile glisse
sur l'eau
la vie glisse
sur le miroir
de l’Inconnu.
La voile se reflète
en mille mouchoirs blancs
qui se balancent infatigables
au vent du large.
La vie se morcelle
en papillons colorés,
êtres éphémères
qui s’envolent...

Combien de fois le soir
je m’interroge sur mon être.
Que suis-je? Une idée?
Délire d’une imagination fertile?
Non, impossible.
Une impression fugitive
figée dans le rocher du souvenir?
Où suis-je?
Où est l’arbre?
Où est le champ?
Le mot traverse le vide,
l’essence des choses n’est pas.
Fantômes qui glissent dans ma tête
et prennent corps
sur l’écran du monde.

Mémoire douloureuse
ancienne, surgit
tel un spectre
familier, indésirable.
Elle s’accroche
à mon souffle
met les pensées en tourbillon,
me dévore.
Le lac calme
de mon âme entière
l’embrasse, l’engloutit.
Un goéland sort
d’un nuage pourpre
et plonge dans le ciel.

La fête est finie
dans le port lacustre.
Les bateaux dorment
alignés, sages.
Le reflet des mâts
immobile dans l’eau verte.
Le silence rompu
par l’appel d’une cloche.
La barque d’un pêcheur
glisse telle danseuse
sur la scène mouvante
du miroir d’eau.
Le bruit des rames
rythme sa danse.
Un poisson attrape
un moucheron au passage.
Le tableau qui surgit
dans mon regard
et mon écoute,
c’est mon souffle
qui l’anime:
la trace du vol d’une mouette
dans l’infini du ciel.

Ce corps une fleur:
elle se détache de l'arbre
que je suis de tout temps.
La peur, la tristesse,
des feuilles qui s'envolent
avec le vent du souvenir.
La joie, la colère,
des brindilles qui tombent
sur le brasier de l'oubli.
Un parfum d'encens
monte de l'église byzantine
à fleur d'eau.
Il se mêle au bruit des vagues,
au son de clochette
d'une brebis au pâturage
dans le maquis d'une île
surgie de la mer.
La fleur du corps libre
s'envole et plonge
dans l'eau calme
aux reflets d'or et de jade.
Les feuilles, les brindilles
flottent en surface
au gré du souffle du soir.

Nous sommes des figurants
dans le grand film de l'Eternel.
J'ai laissé ce figurant-ci
dans la sacristie de la Demeure
et doucement
j'ai pénétré le sanctuaire
de l'Être et du Non-être.
Doucement la Source
inimaginable et secrète
a liquidé le reste
des contours percevables.
Les gens voient une momie
dans l'Antichambre du Palais,
lui rendent hommage, l'insultent.
L'Espace bouillonnant du Réel
remplit la scène à leur insu:
ils ne voient que leur reflet
dans un masque vide,
arlequin triste ou coquin,
rien d'autre.

Où ont disparu les heures d'été,
les heures sombres ou gaies
que l'horloge du clocher sonne?
Où ont disparu les heures d'hiver
les heures des nouvels ans, des Noëls?
Le temps les a-t-il dévorées?
Où ont disparu les heures d'été
les heures du soir, de l'aube?
Dans le blé qui mûrit, la fleur qui fane,
l'arbre centenaire, le pli d'une ride.
Ils sont là a présent, et cachent
les heures dans leur semblant:
insouciants des heures perdues
qui se fondent dans l'instant.

L'espace et l'univers
mariage éternel:
à jamais inséparables,
leur grand amour
ils le vivent à notre insu.

Jamais tu ne pourras Me découvrir
car je suis plus Toi que toi.
Caché dans le souffle qui t'anime
dans l'ennemi qui te frappe
dans la rosée qui s'évapore:
observe.
Invisible un fil tisse pourtant
ces personnages, les anime,
puis se casse.
Où est parti l'espace vivant?
La question et qui la pose
s'estompent.
L'impossible compréhension
se réalise abrupte.
mais j'ai perdu le paradis.
Le monde me quitta,
devint mon pire ennemi.
Pourtant collé au bout du nez,
ce corps entouré de paysage
se promène dans sa bulle.
Une bulle de savon qui éclate
laissant enfin paraître
la Transparence du Réel.
Le monde est le même,
mais les lacs et les montagnes,
les villes et les brigands
sont les robes changeantes
sorties de mon armoire secrète.

Rien n'arrive,
le temps n'est pas,
le monde se dissout,
nuage multicolore,
bulle de savon
soufflée par un enfant
moqueur et innocent.
A mon réveil la durée
s'est emparée
de mes rêves flous,
les formes ont surgi
du grenier sombre
de mes paupières:
oh! Miracle, à présent
des contours ornent
cet espace vide,
que la mémoire garde.
Voilà, un pantin se lève,
évolue dans le monde
qu'il dresse à sa mesure.
L'oeil silencieux observe
cet acteur collé à la scène,
dans son monologue
avec les fantômes
qu'il croit hors de lui.
Rire, rire, rire
de cette hallucination
tangible et coutumière,
voilà le salut de l'âme!

Le jardin s'endort,
les parfums s'éveillent
au crépuscule d'ambre.
La mort, vieille complice,
surgit en caressant
de son voile la main
qui écrit ses paroles.
Elle sourit mon amie:
vain est son passage.
Jamais elle ne trouvera
...personne.
Le jardin se réveille,
les parfums s'évaporent,
l'aurore lave son corail.

La voile épouse le vent,
la vague le sable,
le soleil le ciel.
Ils se sont jurés
amour éternel.
Un regard indiscret
les distingue, les sépare.
Indissoluble, leur lien
se moque des lunettes
salies par mes bulles
de pensées flottantes.
Leur chanson nuptiale
est chantée au grand jour:
pourtant je ne l'entend pas.

Pensée d'être,
poison de l'éphémère,
inspiré au réveil de la vie,
tu m'enivres à présent
avec tes apparences
aux couleurs criardes,
aux nuances subtiles.
C'est un délire peuplé
d' hallucinations
douces ou tragiques:
mes proches l'appellent
.....vie réelle.
Pensée d'exister,
infatigable fabricant
d'images fugaces,
de vies parallèles,
s'emboîtant à l'infini,
quand laisseras-tu enfin
la place à mon maître
unique qui ne connaît
pas son nom?

Vase transparent
soufflé par le vitrier,
le monde multicolore
apparaît au lever
des paupières closes.
Le sommeil éveillé
prend la relève.
Le cristal vide
s'approprie des couleurs
qui l'entourent,
multipliant à l'infini
la richesse des contours.
Parfait harmonie
des clairs-obscurs
qui s'enchaînent
dans le jeu des miroirs.
Hameaux, villes grandioses,
marchés fleuris, tombeaux,
grouillement de gens
pauvres...riches,
heureux...désespérés.
La paupière tombe,
le vase se couvre
d'un manteau sombre:
une autre coupe claire
émerge dans le songe.
Hameaux, villes grandioses,
marchés fleuris, tombeaux
grouillement de gens
pauvres...riches,
heureux...désespérés.
La ronde est lancée:
la vie la pousse
sans relâche...
pour garder le rythme
de son Coeur Infini.
Le vase se casse...
un vitrier souffle
et relance la ronde.

Pensées, petits cailloux
jetés dans la mer calme
du silence
forment des petits cercles
qui fondent dans l'infini
de l'eau de jade,
toujours calme,
toujours pareille.
Pensées, petits cailloux
qui se brisent sur la fenêtre
de la conscience qui veille,
éclatent, se volatilisent
dans l'infini de l'Instant,
qui règne sans la mémoire
du présent.
Pensées, petits cailloux
de jade en collier,
vous me forgez,
espace fugitif d'une vie,
pour fondre à nouveau
dans le Non-créé.
Sais-tu qui médite à présent?
Qui ...réellement?
C'est l'aboiement d'un chien
à la lune rouge,
le grincement des freins
d' une voiture au loin.
Sais-tu qui s'assied silencieux,
observant les pensées
volages?
C'est le bourdonnement
d'une abeille en quête
de pollens et parfums,
le son d'une cloche
que le vent porte.
Sais-tu qui cherche la Vérité?
C'est le bavardage d'un enfant,
le bruissement du vent
dans les roseaux.
Sais-tu qui découvre le monde?
La merveille de la vie
se découvre d'elle même.

Je suis ce que tu veux,
comme je t'apparais
au fil des instants,
perles multicolores du temps.
Je ne m'adapte pas
pour te plaire.
Au contraire tu me crées
comme tu me perçois
par le regard innocent,
par une crainte,
un désir fou,
un souvenir.
Le silence seul me révèle
tel que je suis moi-même:
TOI-MÊME.
LES SEPT NOTES MUSICALES
ENGENDRÉES PAR LE SILENCE
- DO -
Les noms ne sont pas les choses,
les choses ne sont pas les noms:
manteaux provisoires de l'Invisible.
La vague caresse le rocher
rythmée par le chant de prière
qui émane du minaret
surgi de la brume.
Le chant, la vague, dissimulent
le précieux bijou de lumière claire
de leur tissus arlequinés.
Quand le vent du large se lève
le drap s'envole..
le bijou se révèle!
...C'est la prière, la vague
le rythme et ce regard.
- RÉ -
Je viens du pays de la licorne:
elle m'a révélé son secret.
Submergé par la contemplation
un tourbillon m'entraîne
dans le fond de moi-même.
Suis-je à l'entrée de l'Hymen sacré?
Un rideau de nacre fin me sépare
du mariage tant désiré.
Le doute, la peur sont les gardes,
la licorne est ma soif ardente
qui fend la toile des noms.
Soudain toute pensée
se dissipe: je plonge.
Le château de papier mâché
du monde se déchire.
L'Hymen des idées est percé:
le mariage est consommé.
Ni toi, ni moi, seul l'Indicible.
La licorne se repose
au pied de la Vierge
qu'elle n'a jamais touchée.
- MI -
Jette les amarres!
La rive te retient
avec ses amulettes
en forme de paysages,
amours, musiques, silences.
La vie n'est pas là
où tu l'entends.
Elle vibre à travers
ce que tu ne peux percevoir:
pourtant elle respire
à travers chaque brin d'herbe,
caillou, soupir, cri et sourire,
étincelle de l'invisible
Non-savoir.
- FA -
L'Infini ne me suggère
point d'étendues de jade d'eau,
de vastes espaces bleus,
confondus à l'horizon.
L'Éternel ne reflète pas
une image d'heures,
de printemps qui s'alternent,
tourbillons voraces
de naissances et de morts.
L'attente de la première note
d'une sonate pour flûte,
l'abeille qui se détache d'une rose,
le rossignol qui se tait, la nuit,
voilà le plein à ras bord
de tous les univers.
Le vent joue ses tours
avec la vague et l'aigle,
il ne laisse pas de sillage.
Deux femmes bavardent,
les canards caquettent:
c'est le même souffle
qui ne va nulle part.
Dans le ciel à présent
le croisement des traces
de deux hirondelles.
- SOL -
Qu'importe si ce corps
se détériore: l'enfant joyeux
grimpe aux arbres,
le dauphin fait sa ronde
dans la baie d'émeraude
la bergère chante aux étoiles.
Ce corps m'appartient
moins que la lune de lait
qui s'abreuve des rayons du soleil.
Qu'importe, puisque je ne suis personne,
personne, personne,... personne.
La vague souligne cette ritournelle,
le petit duc tente ce solo le soir:
per-sonne, per-sonne, per-sonne!
Leur vie est la mienne
je n'en ai point d'autre.
- LA -
J'ai cherché Dieu partout
dans l'aube habillée d'argent
au crépuscule et ses voiles de glycine,
à la chaleur des moissons,
dans les perles de rosée,
les diamants du givre,
le silence d'une chapelle
le murmure de la forêt.
Hélas je n'ai trouvé
que des échos vides
des murs noirs sans fin.
La barque sans pilote dérive,
la voile la guide à son insu:
elle a la candeur de l'Inconcevable,
Dieu disparaît, la Réalité surgit.
- SI -
Me noyer dans le silence,
que m'apporte cela?
Encore un point de référence.
La source intangible sans devenir
n'a pas de patrie,
n'a pas de durée.
Je suis à chaque point
de cette page vide
et dans aucun.
Chaque grain de ciel
me donne naissance,
chaque grain de ciel
me donne la mort.
Ma vie est une pensée
habillée de mille costumes.
Si l'image est effacée,
la Source vibre unique.

L'oiseau dit oui à la pluie
comme au vent.
La cigale arrête le chant
à la fin de l'été.
Leurs volontés sont jetées
comme des graines
dans le sol fertile
de l'Ineffable.
Il n'y a pas de rochers
qui arrêtent, incontournables,
le fleuve de l'Éternel.
Tout tourne dans la ronde
ni joyeuse ni tragique
de ce rêve éveillé.

Le chant des tourterelles
me réveille à une nouvelle aube.
C'est ce point de référence,
ce sentiment d'être ici,
au creux du coeur,
le noyau de la douleur.
La joie l'inonde, il s'envole,
le chagrin le fige,
noeud douloureux
qu'aucune épée peut trancher.
La dimension d'être
crucifiée dans la durée,
bornée à ce pantin frêle,
est le coupable. Comme lui
elle est condamnée à mort.
Mais JE NE SUIS PAS CELA,
(l'Être est imagination!)
je suis mort à ma naissance,
la douleur ne me concerne pas.
Le chant rythmé du petit duc
m'accompagne vers le sommeil.

Assise en méditation,
les poules, les canards,
les poissons et les montagnes,
les mouches et les papillons
méditent pour moi.
Je leur ai laissé la place sans qu'ils le sachent.
Le chêne sait-il qu'il est chêne?
Mon regard l'a baptisé
et lui a enlevé son âme.
La nature, sortie de mon oeil,
ne se sait pas et vit ignare
la splendeur de l'Ineffable.

Je prononce mon prénom
et je cherche un écho,
mais le vide lui répond.
Je ne trouve dans ce corps
un lieu de résonance.
Où est mon nom? Soudain je sais.
C'est le moineau qui réplique,
puis le bruit du moteur
de la barque le fredonne,
le geais le crie fort,
le ruisseau le murmure,
la voile lointaine, pinceau blanc
le dessine dans le ciel.
L'espace est ma maison,
l'éclair ma vie:
je n'ai pas de nom.
Notes réticentes du répertoire
d'une cigale mal réveillée.
Un canard lui fait écho,
un grillon enchaîne.
Les nuages courent,
encadrent la scène:
le clapotis d'eau,
inlassable bruit de fond.
La cigale se tait,
le canard a la tête sous l'aile.
Silence!
Sur l'eau glisse la barque vide
remplie de lune.

Chaque son me crée,
chaque couleur me donne vie,
chaque parfum ou caresse:
mer aux reflets changeants,
tu m'habilles à chaque instant,
les nuages sont ma chevelure,
un papillon, ruban fugitif.
Chaque pensée me tue:
elle fige l'absence de temps
qui rend ce théâtre
un mirage changeant
et pourtant immuable
et présent.

Ah! Les lumières de l'aube,
le vol de la tourterelle,
la barque turquoise du pêcheur,
le coq aux plumes ébouriffées,
ces mains qui écrivent,
le papier qui accueille ces paroles!
Tout cela se rejoint ici ou ailleurs?
Dans l'évanescence
de l'être fugitif,
kaléidoscope lumineux
que mes paupières closes
effacent d'un trait.
La mémoire les garde
en suspens dans la durée,
puis le tableau s'estompe
comme l' aquarelle
sous les goutte de pluie.
Même le rien se dissout.
Avant le rien, l'Inexprimable,
ma patrie inconnue.

Ce corps-ci va e vient
avec le monde du rêve,
collé à son regard curieux,
pupille infatigable
qui contient les univers.
Rêve de jour, rêve de nuit,
un seul rêve pourtant,
dont le vent du temps
emporte les feuilles au loin.
Le pinceau moqueur
du sentiment de vivre
s'amuse à dessiner:
ciel, terre, eau,
étoiles et nuages,
marécages et ruisseaux.
Tristesses, colères, joies,
tourbillonnent ici et là,
émanations provisoires
d'un artiste en folie.
Le vendeur d'eau crie:
"Les vides! les vides!"
Il cherche les bouteilles,
je cherche qui je suis:
c'est le même espace
prometteur de création.

Voile de nuages
sur la lune claire,
fumée de noms
sur le vivant immaculé,
sur l'infiniment ici et ailleurs,
toujours crevant l'écran
de nos chères illusions
qui morcèlent ce qui n'a
aucune mesure, aucune image.
-Je veux une image du Réel!-
Quelle absurdité!
Le ruisseau chante,
rebondit et me regarde
d'un air moqueur.
La centrale de fabrication
de ce monde d'Arlequins
de Colombines, de Pantalons
est dans cette boîte magique
qui tourne sans arrêt
à la lumière de l'être.
La manivelle du 'je suis'
se relâche dans le sommeil,
le monde se dissout.

La houle marine amène
le bleu profond du large.
Combien de fleuves,
combien de sources,
combien de larmes
pour créer ce saphir?
L'oeil étonné
d'une fille de marins
le crée à l'instant.
La poulie d'une voile
gemit sous l'effort,
le pêcheur ramasse ses filets,
la fatigue se dessine
dans son regard rude.
Combien de siècles,
combien de jours,
combien d'heures
pour créer ce tableau?
Le goéland effleure
la vague en volant.
Le bleu saphir du ciel
le dérobe à mes yeux.

La vague s'acharne sur le ponton,
le ruisseau tombe de la montagne:
ils m'ont avoué cette nuit
qu'ils ne savent pas leur nom,
ils m'ont avoué à l'aube
qu'ils n'ont jamais rien fait.
Mon arrogance humaine
me fait toujours croire
que je forge mon destin:
je l'incarne,
je ne le crée pas.

Comment séparer ce crépuscule
aux reflets de cuivre et d'or,
de l'iris de mon oeil?
Comment éloigner la brise
de mes cheveux flottants
et du pin maritime
qui frissonne à son souffle?
Aucun Dieu tout-puissant
n'a jamais obtenu ce miracle.
La pensée seule le croît,
le temps d'un rêve.

La blessure guérit,
la crôute reste:
elle s'effacera
avec le temps.
Mon âme guérie
se dissout
dans l'instant..
Les attachements
s'envoleront
avec le vent
du Réel.

En lisant ces vers,
lorsque je ne serais plus,
un lecteur dira:
"-C'est l'influence
de l'orient, des arabes,
des mystiques rhénans."
Sottises. L'influence
est une irréalité,
seule la resonnance vibre
à chaque inspir.
Une corde frémit au toucher,
les sons apparaîssent:
ensuite on les nomme,
les notes sont écrites.
Ces vers c'est toi qui les crée
à chaque lecture.
Ces vers ne sont pas miens,
ces vers ne sont pas.
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